Mars, ou les alentours, est une période éprouvante pour ceux qui, à l'approche des beaux jours, sentent monter en eux une sève porteuse d'instincts primitifs qui les extirpent sèchement de la torpeur hivernale. Les frustrations et les rancœurs qui se sont accumulées durant l'hiver et cherchent maintenant à s'extérioriser, rendent temporairement la vie difficile non seulement aux personnes qui souffrent de ce phénomène, mais aussi aux amis, collègues, employeurs ou simples passants qui les entourent. C'est l'époque où, si l'on est célibataire, l'appétence pour une relation se fait le plus sentir... c'est aussi celle ou l'on demande maladroitement et sans finesse que nos bonnes actions passées soient enfin reconnues. Ces émotions et d'autres encore nous taquinent l'épiderme.
J'ai été confronté vendredi soir à une situation qui m'a fait penser que nous étions sans doute légion à subir cette excentricité existentielle annonciatrice du printemps et de me rendre compte que, si elle nous libère et nous construit, elle peut en échappant à notre contrôle, encore plus facilement nous détruire.
Après un après-midi de labeur au café de la Place, je faisais route en direction du Clos-Chassaing pour y faire mes courses. Alors que je m'apprêtais à traverser le Boulevard Montaigne, j'ai ralenti pour laisser passer une voiture noire qui sortait du parking sur ma gauche et remontait vers l'avenue Georges Pompidou. Une puissante voiture bleue qui était alors à hauteur du Palais de Justice arrivait à vive allure. J'aurais pu attendre une nouvelle fois mais, à quoi servent les passages cloutés si on ne les traverse que lorsqu'il n'y a pas de voiture. J'entrepris donc de traverser d'un pas décidé. La voiture ne ralentissait pas... pas téméraire pour deux sous, j'ai pressé le pas, mais la voiture bleue est arrivée sur moi et n'a freiné que lorsqu'il n'y avait plus pour choix que celui de s'arrêter ou de me rouler dessus. Coups de klaxon, vociférations proférées de la fenêtre du conducteur qui a redémarré en trombe et est passé derrière moi alors que j'étais encore dans les clous.
Mon sang n'a fait qu'un tour et moi aussi, balançant au cours de ma virevolte, un coup de Timberland à la semelle de caoutchouc recyclé dans la jante arrière gauche. J'ai vu le gars freiner brutalement, puis se raviser, mettre son clignotant indiquant qu'il allait faire le tour du rond-point (il connaissait son code de la route après tout) et repartir en trombe.

Il me restait à traverser la seconde largeur du Boulevard Montaigne. J'allais risquer dans quelques instants la colère de quelqu'un pour qui son habitat mobile est plus important que la vie d'un piéton et cela me mettait en émoi. La dernière fois que je m'étais battu, c'était dans les locaux de la cantine de la base des sous-mariniers à Toulon. J'avais dix-huit ans. Je n'aime pas la bagarre... Ce n'est pas que je sois une mauviette, loin de là, mais à moins que l'on me provoque à l'extrême, je préfère désamorcer la situation et laisser le pugilat à ceux qui aiment ça. De là à vous faire croire que je suis d'un calme olympien devant ce genre d'adversité, il n'y a qu'un pas que mon honnêteté m'empêche de franchir. Car sous une apparence calme, mon cœur est affecté par des battements deux fois plus rapides que la normale et mes jambes par un tremblement perceptible et tout juste contrôlable. Tous les symptômes d'un amoureux en somme, sauf que là l'enjeu, ce jour-là, était tout autre.
J'étais enfin prêt à emprunter la rue Victor Hugo quand la grosse voiture bleue est arrivée et s'est garée à ma hauteur. J'ai continué de marcher, mine de rien, mais n'en pensant pas moins... Comment allais-je répondre à l'attaque dont j'allais incessamment devenir l'objet ? Allais-je poser mon ordinateur contre le mur et mes lunettes sur un rebords de fenêtre et montrer ainsi que j'étais « prêt », ou bien allais-je essayer de discuter avec un énergumène imbibé de caféine ou possédé du démon du printemps.
La porte de la voiture s'est ouverte puis refermée et j'ai entendu un véhément appel à mon encontre. Je me suis tourné, mon ordinateur en bandoulière et mes lunettes sur le nez. Le justicier des grands chemins, agé d'une bonne vingtaine d'années, sec et excité s'est approché à grands pas de moi tout en me reprochant d'avoir shooté dans son destrier rutilant. Je me suis tourné de biais lui offrant mon côté droit afin de protéger « les précieuses », et j'ai allongé le bras vers le gars pour tenir entre lui et moi une distance raisonnable. Il a fait de même et durant quelques instant nos doigts se sont battus sauvagement (je suis fier de dire que les miens ont bataillé avec bravoure et s'en sont tirés avec honneur). Je lui ai expliqué sommairement que j'étais dans les clous et qu'il aurait dû s'arrêter et que d'autre part, je n'avais touché que sa jante. Il n'était guère plus grand que moi, 1m80 tout au plus. J'ai senti que mon attitude apparemment mesurée et peut-être aussi ma corpulence moins fluette qu'il l'avait peut-être présumé, l'avaient calmé. La discussion a tourné court. Il a fini par me dire qu'au moins je pourrais le remercier de s'être arrêté lorsque je traversais la route... Cela raisonnait presque comme une supplication. Alors, en dépit de l'absurdité de sa requête et parce que j'étais heureux de voir une issue rapide, je lui ai simplement dit « merci » tout en baissant le bras. « Bon ça va alors » l'ai-je entendu répondre alors que j'avais déjà repris
tranquillement mon chemin. Fin de l'altercation.
Mon instinct animal s'est manifesté quelques instants plus tard sous forme de rage contenue, alors que je fourrageais dans le bac à céleri du petit Leclerc. Le rythme de mon cœur s'était quelque peu calmé, mais mes jambes étaient encore comme du coton. La scène que je venais de vivre passait et repassait infatigablement dans ma tête. J'en oubliais où se trouvaient dans les rayons les articles que je devais acheter. J'avoue m'être reproché de ne pas avoir envoyé une baigne au gars, comme l'aurait fait un homme, un « vrai »... Bien sûr, vous allez tous me dire que j'ai eu raison d'éviter l'affrontement physique, surtout que je ne l'ai pas fait de manière trop humiliante, mais il n'empêche que jusqu'à ce que je ferme les yeux dans la nuit de vendredi à samedi, je me sentais lâche. Ce n'est certes pas ce que recommande la méthode Coué... et ne vous étonnez pas si en conséquence et pour quelques jours encore je rase les murs et sursaute à chaque portière de voiture qui s'ouvre.
Sur ce, bonne semaine à toutes et à tous (contrôlez vos émotions si besoin est et faites attention de bien traverser dans les clous, tout en sachant qu'ici, les automobilistes souvent feignent d'ignorer qu'ils existent).
Auteur : William LesourdLire un autre de mes récits au sujet de l'incivilité des conducteurs à Périgueux ›Libellés : autres-sujets
Oui c'est bien d'écouter les anciens, ils ont des choses à dire si on sait les comprendre.
Triste fin d'une solitude.
Les français, si généreux lors d'une catastrophe à l'autre bout du monde, oublient de prendre des nouvelles de leurs voisins...et souvent de leur faire un sourire !
Trés triste effectivement une période ou l'on "oublie" mème de se saluer lorsque l'on partage le mème ascenseur (région parisienne).
Je profite de ce message pour signaler le 21 MARS la réunion et l'assemblée générale des Anciens élèves du lycée ALBERT CLAVEILLE("la PROF")suivies d'un diner dansant trés amical et convivial, toutes promotions représentées des plus anciennes aux plus jeunes.Je n'hésite pas à faire le voyage!
JP VERSAILLES
Je la connaissais et c'est vrai qu'elle était parfois tristounette.
Elle m'avait dit il y a quelques temps qu'elle allait quitter Périgueux, je pensais donc que c'était fait.
Je n'imaginais pas que ce serait de cette façon.
Hélène
effectivement mais si rare de nos jours moi meme complétement depressive du a cette condescendance et beaucoup trop d injustices a mon gout...debrabant stéphanie