Un air de castagne samedi 21 février 2009

Mars, ou les alentours, est une période éprouvante pour ceux qui, à l'approche des beaux jours, sentent monter en eux une sève porteuse d'instincts primitifs qui les extirpent sèchement de la torpeur hivernale. Les frustrations et les rancœurs qui se sont accumulées durant l'hiver et cherchent maintenant à s'extérioriser, rendent temporairement la vie difficile non seulement aux personnes qui souffrent de ce phénomène, mais aussi aux amis, collègues, employeurs ou simples passants qui les entourent. C'est l'époque où, si l'on est célibataire, l'appétence pour une relation se fait le plus sentir... c'est aussi celle ou l'on demande maladroitement et sans finesse que nos bonnes actions passées soient enfin reconnues. Ces émotions et d'autres encore nous taquinent l'épiderme.

J'ai été confronté vendredi soir à une situation qui m'a fait penser que nous étions sans doute légion à subir cette excentricité existentielle annonciatrice du printemps et de me rendre compte que, si elle nous libère et nous construit, elle peut en échappant à notre contrôle, encore plus facilement nous détruire.

Après un après-midi de labeur au café de la Place, je faisais route en direction du Clos-Chassaing pour y faire mes courses. Alors que je m'apprêtais à traverser le Boulevard Montaigne, j'ai ralenti pour laisser passer une voiture noire qui sortait du parking sur ma gauche et remontait vers l'avenue Georges Pompidou. Une puissante voiture bleue qui était alors à hauteur du Palais de Justice arrivait à vive allure. J'aurais pu attendre une nouvelle fois mais, à quoi servent les passages cloutés si on ne les traverse que lorsqu'il n'y a pas de voiture. J'entrepris donc de traverser d'un pas décidé. La voiture ne ralentissait pas... pas téméraire pour deux sous, j'ai pressé le pas, mais la voiture bleue est arrivée sur moi et n'a freiné que lorsqu'il n'y avait plus pour choix que celui de s'arrêter ou de me rouler dessus. Coups de klaxon, vociférations proférées de la fenêtre du conducteur qui a redémarré en trombe et est passé derrière moi alors que j'étais encore dans les clous.

Mon sang n'a fait qu'un tour et moi aussi, balançant au cours de ma virevolte, un coup de Timberland à la semelle de caoutchouc recyclé dans la jante arrière gauche. J'ai vu le gars freiner brutalement, puis se raviser, mettre son clignotant indiquant qu'il allait faire le tour du rond-point (il connaissait son code de la route après tout) et repartir en trombe.

Rond point Yves Guéna à PérigueuxIl me restait à traverser la seconde largeur du Boulevard Montaigne. J'allais risquer dans quelques instants la colère de quelqu'un pour qui son habitat mobile est plus important que la vie d'un piéton et cela me mettait en émoi. La dernière fois que je m'étais battu, c'était dans les locaux de la cantine de la base des sous-mariniers à Toulon. J'avais dix-huit ans. Je n'aime pas la bagarre... Ce n'est pas que je sois une mauviette, loin de là, mais à moins que l'on me provoque à l'extrême, je préfère désamorcer la situation et laisser le pugilat à ceux qui aiment ça. De là à vous faire croire que je suis d'un calme olympien devant ce genre d'adversité, il n'y a qu'un pas que mon honnêteté m'empêche de franchir. Car sous une apparence calme, mon cœur est affecté par des battements deux fois plus rapides que la normale et mes jambes par un tremblement perceptible et tout juste contrôlable. Tous les symptômes d'un amoureux en somme, sauf que là l'enjeu, ce jour-là, était tout autre.

J'étais enfin prêt à emprunter la rue Victor Hugo quand la grosse voiture bleue est arrivée et s'est garée à ma hauteur. J'ai continué de marcher, mine de rien, mais n'en pensant pas moins... Comment allais-je répondre à l'attaque dont j'allais incessamment devenir l'objet ? Allais-je poser mon ordinateur contre le mur et mes lunettes sur un rebords de fenêtre et montrer ainsi que j'étais « prêt », ou bien allais-je essayer de discuter avec un énergumène imbibé de caféine ou possédé du démon du printemps.

La porte de la voiture s'est ouverte puis refermée et j'ai entendu un véhément appel à mon encontre. Je me suis tourné, mon ordinateur en bandoulière et mes lunettes sur le nez. Le justicier des grands chemins, agé d'une bonne vingtaine d'années, sec et excité s'est approché à grands pas de moi tout en me reprochant d'avoir shooté dans son destrier rutilant. Je me suis tourné de biais lui offrant mon côté droit afin de protéger « les précieuses », et j'ai allongé le bras vers le gars pour tenir entre lui et moi une distance raisonnable. Il a fait de même et durant quelques instant nos doigts se sont battus sauvagement (je suis fier de dire que les miens ont bataillé avec bravoure et s'en sont tirés avec honneur). Je lui ai expliqué sommairement que j'étais dans les clous et qu'il aurait dû s'arrêter et que d'autre part, je n'avais touché que sa jante. Il n'était guère plus grand que moi, 1m80 tout au plus. J'ai senti que mon attitude apparemment mesurée et peut-être aussi ma corpulence moins fluette qu'il l'avait peut-être présumé, l'avaient calmé. La discussion a tourné court. Il a fini par me dire qu'au moins je pourrais le remercier de s'être arrêté lorsque je traversais la route... Cela raisonnait presque comme une supplication. Alors, en dépit de l'absurdité de sa requête et parce que j'étais heureux de voir une issue rapide, je lui ai simplement dit « merci » tout en baissant le bras. « Bon ça va alors » l'ai-je entendu répondre alors que j'avais déjà repris tranquillement mon chemin. Fin de l'altercation.

Mon instinct animal s'est manifesté quelques instants plus tard sous forme de rage contenue, alors que je fourrageais dans le bac à céleri du petit Leclerc. Le rythme de mon cœur s'était quelque peu calmé, mais mes jambes étaient encore comme du coton. La scène que je venais de vivre passait et repassait infatigablement dans ma tête. J'en oubliais où se trouvaient dans les rayons les articles que je devais acheter. J'avoue m'être reproché de ne pas avoir envoyé une baigne au gars, comme l'aurait fait un homme, un « vrai »... Bien sûr, vous allez tous me dire que j'ai eu raison d'éviter l'affrontement physique, surtout que je ne l'ai pas fait de manière trop humiliante, mais il n'empêche que jusqu'à ce que je ferme les yeux dans la nuit de vendredi à samedi, je me sentais lâche. Ce n'est certes pas ce que recommande la méthode Coué... et ne vous étonnez pas si en conséquence et pour quelques jours encore je rase les murs et sursaute à chaque portière de voiture qui s'ouvre.

Sur ce, bonne semaine à toutes et à tous (contrôlez vos émotions si besoin est et faites attention de bien traverser dans les clous, tout en sachant qu'ici, les automobilistes souvent feignent d'ignorer qu'ils existent).
Auteur : William Lesourd


Lire un autre de mes récits au sujet de l'incivilité des conducteurs à Périgueux ›

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Commentaire de Anonymous Hélène , le 22 février 2009 à 05:31  

Mon pauvre William, tu as raison, tout le monde pète les plombs...
Moi c'était ce matin.
J'ai envoyé balader assez grossièrement je l'avoue, une cliente potentielle qui n'a pas aimé la réflexion que je lui ai faite alors qu'elle avait failli éclater ma porte.
Les gens pensent que parce qu'ils payent ils ont tous les droits, que les commerçants sont là pour encaisser (dans tous les sens du terme) et fermer leur g.....
Alors voilà, ras le bol!
J'espère que tu es remis de tes émotions au moins.
Hélène
_________Merci pour le com_______
Oui je m'en suis excellemment remis. Le billet m'a servi de "cellule d'aide psychologique"...
Tu viens d'ajouter une précision au grand adage « le client est roi » et c'est « tant qu'il ne bousille pas ma porte » ;-) W

Commentaire de Anonymous Josie , le 22 février 2009 à 17:09  

Et bien en voilà une drôle d'histoire ! Il est vrai que sur les passages piétons faut parfois mettre " le turbo " ! Se sentir lâche pour ne pas avoir riposté à ce mino qui jouait les gros bras, non n'y pense plus, ta réaction fut la bonne, mais par contre, me connaissant, et m'emportant très vite, petit bout de femme que je suis,je ne me serais pas excusée. Souvent, mon fils rouspète car il trouve que je suis trop téméraire, en toutes circonstances du reste .... Enfin peu importe, pas de bagarre dans la rue et c'était bien mieux !

Amicalement
__________Merci pour le com________
Attention, je ne me suis pas excusé pour le coup de pied ou autre chose... Il m'a suggéré de le remercier de s'être arrêté, pas sommé, ce que j'ai fait promptement sentant que cela allait clore l'incident. Je crois qu'en définitive il était aussi content que moi qu'il n'y ai pas de bagarre, mais il ne voulait pas non plus perdre complètement la face. W

Commentaire de Anonymous Jean-Pierre et Danièle , le 22 février 2009 à 17:19  

Anecdote très intéressante..
D'abord la puissante voiture, puis un jeune , enfin le respect et la loi.
Tout le malaise de notre débutant 21e siècle est résumé !
la frime, la consommation à outrance, le manque d'éducation.

Il y a des coups de doigts qui se perdent !!!!

Commentaire de Anonymous Brigitte , le 22 février 2009 à 17:36  

J'aimerais bien pouvoir reconnaitre que l'agressivité n'est que saisonnière et je crains de devoir reconnaitre que c'est devenu un nouveau mode de vie ...
Quelle tristesse de constater le respect de l'autre en voie de disparition ... !
"Ne jamais faire aux autres ce que nous n'aimerions pas qu'on nous fasse"...
Je crois qu'il est nécessaire de le rappeler même si les personnes qui lirons ce message ne sont pas celles à qui il reste destiné...peut être y en aura t'il quand même...
Bon courage William, il ne circule tout de même pas que des gens dangereux dans les rues...heureusement pour nous tous ...
Amicalement de Brigitte
_________Merci pour le com_________
Tu as raison, il reste tout de même une majorité de bon usagers de la route et aussi de djeuns mûrs dans leur tête et respectueux de ceux qui les entourent.

Commentaire de Anonymous Anonyme , le 23 février 2009 à 09:30  

tiens c'est drôle, un jour que je traversais au passage derrière le cinéma, une voiture m'a fait le même coup, et la passagère m'a hurlé: "vous pourriez dire merci!" merci donc de ne pas m'avoir écrasée sur le passage piéton...coutume périgourdine donc: se prosterner devant tout automobiliste qui vous laisse la vie sauve...

Commentaire de Anonymous zeshadok , le 23 février 2009 à 16:39  

N'oublions pas que ce petit acte d'incivilité n'a que peu de gravité ; que ce département est loin de faire partie des plus violent, au même titre que Périgueux d'ailleurs. ne raillons pas trop sur l'incivilité qui a toujours été, de tout temps, plainte comme le souvenir d'un âge d'or révolu. Quoiqu'il arrive, il ne faut pas se laisser faire. En arriver aux mains permet parfois de se sentir vivant. On ne meurt pas d'un coup de poing (ou alors,...).
Ceci dit, je fais aussi partie de ces personnes dont l'adrénaline fait trembler les jambes et la voix :)
___________Merci pour le com________
C'est vrai Périgueux est une ville très sympa dans son ensemble et l'incivilité à toujours existé et bien plus ailleurs qu'ici.
Quand au coup de poing qui fait parfois du bien, c'est bien possible mais alors je n'aurais pas la satisfaction d'avoir été plus intelligent que l'autre. On perd un peu d'un côté comme de l'autre.

Commentaire de Anonymous Anonyme , le 23 février 2009 à 23:37  

Hier soir sur M6 JE REGARDAI L'EMISSION justement sur la circulation avec ce non respect aux piétons qui malheureusement ont entraîné la jeune fille de 17 ans dans un coma de 4 mois alors non il ne faut pas se laisser faire et nous devons lutter contre ce genre d'individu sous pretexte qu'ils sont les rois de la circulation c'est inadmissible et vous avez été sympa je trouve bon fuyons les voitures bleues...

Commentaire de Anonymous Anonyme , le 24 février 2009 à 10:57  

Et si les agents de ville regardaient un peu plus la circulation que le stationnement ? Nous n'aurions pas à numéroter nos abattis en traversant... En attentant, je constate que l'agressivité en bagnole devient pour certain est la seule adhrénaline qui vaille. J'imagine le choc que ça doit être pour des personnes plus âgées qui ne peuvent même pas se rebiffer!
En tout cas, du haut de mes 1,57 m, j'aurais eu le même réflexe que vous ! Et j'aurais eu tout aussi la trouille après ! Peut être aurais-je hurlé comme une sirène... Ca décourage...

Commentaire de Anonymous Satya , le 24 février 2009 à 19:36  

Bonjour,
Je voudrais répondre au commentaire de "Jean-Pierre et Danièle" (la bienséance ne voudrait-elle pas que l'on dise plutôt "Danièle et Jean-Pierre"?!) et notamment la phrase "D'abord la puissante voiture, puis un jeune , enfin le respect et la loi. Tout le malaise de notre débutant 21e siècle est résumé !"...
N'est-ce pas la réflexion de vieux réactionnaires ?!!
Désolé pour l'insulte mais ma réponse quelque peu directe veut juste souligner que le respect n'a pas d'âge... Que dire par exemple des "personnes âgées" qui vous insultent quand vous avez l'outrecuidance de leur demander de se ranger quand vous êtes à vélo sur la voie verte?

Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père... Le temps ne fait rien à l'affaire, comme disait Brassens!
________Merci pour le com________
Danièle et Jean-Pierre ont, je pense, l'esprit ouvert au contraire et ils ne cherchaient qu'à souligner le manque croissant de respect des jeunes gens envers leur semblables et leur forte adhérence au matérialisme. C'est un mal de notre siècle. En ce qui concerne les grincheux, je suis de votre avis. De tout temps Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père... quand on est c.. on est c... W

Commentaire de Anonymous Anonyme , le 26 février 2009 à 20:23  

Bonjour,
Et bien quelle aventure!!! J'aurais payé cher pour voir ça. Mais finalement, je viens de me rendre compte que lorsque je suis "piéton" je réagis comme toi devant le manque d'égart des quatre roues mais quand je deviens "automobiliste" je ne vois plus les piétons...
Oui, honte à moi, je sais...
Biz
TTNE

Commentaire de Anonymous Dallemand , le 5 janvier 2010 à 15:50  

Félicitations pour ton sang-froid, je gage que le Fangio des ruelles devait arborer le fameux A (souvent synonyme d'assassin) !
Les anciens sous-mariniers -et notamment ceux basés à Toulon- te sont éternellement reconnaissants d'avoir su confronter l'abruti en question !

marines poésies
ex-matricule 0564
Cepsem Toulon

 

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